Le cahier de recettes

Habituellement, je ne chronique que des livres de cuisine. Or, le livre de Jacky Durand est un roman. Oui, un roman, mais la cuisine y tient une place toute particulière, qui me donne envie de le partager ici.

Jacky Durand, pour rappel, c’est un formidable journaliste (si vous ne le connaissez pas, courez le lire dans Libération ou l’écouter sur France Culture). J’aime sa manière de parler cuisine, son regard toujours bienveillant sur les autres, ceux qu’il va nous faire découvrir.

Une histoire simple ou Les Parapluies de Cherbourg ?

Le cahier de recettes est une histoire simple : celle d’un fils qui accompagne son père dans la mort. Histoire banale, me direz-vous. Mais ce fils, Julien, a été élevé dans la cuisine du restaurant de ses parents, Henri et Hélène.

Si le précédent livre de Jacky Durand, Marguerite, se déroulait pendant la seconde guerre mondiale, celui-ci a la guerre d’Algérie pour filigrane, comme Les Parapluies de Cherbourg — qui n’est pas qu’une histoire d’amour. Elle est bien là, cette guerre d’où reviennent Henri, Lucien dit Lulu, rencontré là-bas et à jamais ami fidèle, et Gaby, le frère de Lucien qui est tout son contraire. Et elle a forgé leur caractère, cette fichue guerre.

Le goût de la vie

Le petit Julien grandit dans les odeurs de  cuisine, celle par exemple de la brioche qu’il prépare avec son père qui lui apprend, l’air de rien, les gestes de la cuisine.

« “Recommence” que tu me dis en ôtant les morceaux de coquille dans l’œuf que j’ai brisé. Je jubile quand je réussis à casser le second correctement. Tu les bas vivement avant de les incorporer à la farine. Tu te positionnes dans mon dos, je sens ta poigne sur les mains : “Allez, maintenant, on pétrit, on pétrit.” D’abord je m’applique puis je ris quand les doigts collent au mélange. Tu me grondes : “Ne fais pas n’importe quoi, il faut que la pâte devienne élastique.” Tu ajoutes le beurre en pommade. Je suce mon index car j’aime le goût de noisette du beurre que l’on va chercher tous les dimanches soir à la fromagerie avec la crème, le comté, le morbier et le bleu de Gex. Tu souffles “C’est bien” en plaçant la pâte dans une bassine que tu couvres d’un linge. “Tu vas voir comment elle va doubler de volume”. »

La préparation du fromage de tête expliquée en deux petites pages magnifiques (p. 49-50) est un pur bonheur, et lire « Le respect pour les animaux, c’est important. Morts et vivants. Plus encore quand on les cuisine. » résonne très fort quand on voit la situation actuelle des pro et anti-consommation de viande.

Julien apprendra dans cette cuisine, pêle-mêle, à faire des cornichons au vinaigre, des conserves de tomates, des cerises à l’eau de vie ; à sécher les chanterelles et les trompettes de la mort…

Le cadeau

Un jour, Hélène offre à Henri « un épais carnet de notes ». C’est sur ce carnet qu’elle va noter, sous la dictée, les recettes du Relais Fleuri, le nom de leur restaurant. Il accepte comme un jeu. Au début. Mais il se sent vite dépassé. Il faut dire qu’Hélène est agrégée de lettres et professeur de français. Et qu’Henri est un simple cuisinier, toujours prompt à comprendre ceux que la vie a mis sur le mauvais chemin : « Je me souviens du jour où je t’avais fait découvrir De Niro dans Taxi driver. Tu m’avais dit : “Ça aurait pu être moi, si je n’étais pas rentré d’Algérie avec Lulu.” ». Ce cahier de recette semble avoir ouvert une brèche dans le couple, deux personnes qui ne se comprennent plus vraiment. Et Hélène partira. Et Julien cherchera désespérément à retrouver ce fameux carnet. Parce que Julien n’a qu’un rêve : être cuisinier.

La vie est un roman

Je ne vous parlerai pas du secret qui entoure la vie d’Hélène et de celui de la vie de Julien. Ni de la tristesse qui s’abat sur Henri le jour où elle quitte le foyer. Ni des incompréhensions entre père et fils. À l’adolescence, quoi de plus normal pour un jeune garçon, qui en plus se retrouve seul avec son père, qui ne veut absolument pas entendre parler de cuisine. Il veut le meilleur pour son fils, pas ce métier, il le veut « Comptable, dessinateur industriel, ingénieur, médecin, cheminot, professeur… ». Alors, pour lui, il fera des études de lettres, mais jamais ne perdra de vue son rêve. Et quand son père lui coupe les vivres, il va travailler chez Amar et il découvre une cuisine qu’il ne connaît pas : « Avec Amar, j’apprends que la cuisine peut être à la croisée des chemins. Il me fait cuisiner la saucisse de Morteau en cassoulet avec les épices de sa mère ; m’apprend à préparer la graine de couscous pour accompagner le bœuf bourguignon ; me fait découvrir sa recette de pastilla de canard à l’orange ». La cuisine comme un partage de savoir et de saveurs. Cette cuisine-là, son père ne la lui a pas transmise. Mais un jour il lui dit : « Quand tu seras en cuisine. »…

Je vous laisse découvrir ce magnifique roman. Doux, sensuel, sensible, émouvant. Un moment de pur bonheur.

P.s. : Tous les intertitres sont des titres de film… Histoire de m’amuser un peu !

 

Le cahier de recettes,

Jacky Durand

Stock

18 euros